Etienne de La Boetie (1530-1563)

Vingt neuf sonnetz

C'estoit alors, quand, les chaleurs passees

C'estoit alors, quand, les chaleurs passees, 
Le sale Automne aux cuves va foulant 
Le raisin gras dessoubz le pied coulant, 
Que mes douleurs furent encommencees.

Le paisan bat ses gerbes amassees, 
Et aux caveaux ses bouillans muis roulant, 
Et des fruictiers son automne croulant, 
Se vange lors des peines advancées.

Seroit ce point un presage donné 
Que mon espoir est desjà moissonné ? 
Non certes, non ! Mais pour certain je pense,

J'auray, si bien à deviner j'entends, 
Si l'on peult rien prognostiquer du temps, 
Quelque grand fruict de ma longue esperance.

Ce dict maint un de moy : De quoy se plaint il tant

Ce dict maint un de moy : " De quoy se plaint il tant, 
Perdant ses ans meilleurs, en chose si legiere ? 
Qu'a il tant à crier, si encore il espere ? 
Et, s'il n'espere rien, pour quoy n'est il content ? "

Quand j'estois libre et sain, j'en disois bien autant ; 
Mais certes celuy là n'a la raison entiere, 
Ains a le coeur gasté de quelque rigueur fiere, 
S'il se plaint de ma plainte, et mon mal il n'entend.

Amour, tout à un coup, de cent douleurs me point :
Et puis l'on m'advertit que je ne crie point ! 
Si vain je ne suis pas que mon mal j'agrandisse,

A force de parler : s'on m'en peut exempter, 
Je quitte les sonnetz, je quitte le chanter 
Qui me deffend le deuil, celuy là me guerisse.

Ce n'est pas moy que l'on abuse ainsi

Ce n'est pas moy que l'on abuse ainsi :
Qu'à quelque enfant, ces ruzes on emploie, 
Qui n'a nul goust, qui n'entend rien qu'il oye :
Je sçay aymer, je sçay hayr aussi.

Contente toy de m'avoir jusqu'ici 
Fermé les yeux ; il est temps que j'y voie, 
Et que meshui las et honteux je soye 
D'avoir mal mis mon temps et mon souci.

Oserois tu, m'ayant ainsi traicté, 
Parler à moy jamais de fermeté ? 
Tu prendz plaisir à ma douleur extreme ;

Tu me deffends de sentir mon tourment, 
Et si veux bien que je meure en t'aimant :
Si je ne sens, comment veus tu que j'aime ?

Ce sont tes yeux tranchans qui me font le courage

Ce sont tes yeux tranchans qui me font le courage. 
Je veoy saulter dedans la gaïe liberté, 
Et mon petit archer, qui mene à son costé 
La belle gaillardise et plaisir le volage ;

Mais apres, la rigueur de ton triste langage 
Me monstre dans ton coeur la fiere honesteté ; 
Et, condemné, je veoy la dure chasteté 
Là gravement assise et la vertu sauvage.

Ainsi mon temps divers par ces vagues se passe :
Ores son oeil m'appelle, or sa bouche me chasse. 
Helas ! en cest estrif, combien ay je enduré !

Et puis qu'on pense avoir d'amour quelque asseurance 
Sans cesse, nuict et jour, à la servir je pense, 
Ny encor de mon mal ne puis estre assuré.

C'est Amour, c'est Amour, c'est luy seul, je le sens

C'est Amour, c'est Amour, c'est luy seul, je le sens :
Mais le plus vif amour, la poison la plus forte 
A qui onq pauvre coeur ait ouverte la porte. 
Ce cruel n'a pas mis un de ses traictz perçans,

Mais arcq, traits et carquois, et luy tout, dans mes sens. 
Encor un mois n'a pas que ma franchise est morte, 
Que ce venin mortel dans mes veines je porte, 
Et desjà j'ay perdu et le coeur et le sens.

Et quoy ? si cet amour à mesure croissoit, 
Qui en si grand tourment dedans moy se conçoit ! 
Ô croistz, si tu peuz croistre, et amande en croissant.

Tu te nourris de pleurs ; des pleurs je te prometz, 
Et, pour te refreschir, des souspirs pour jamais ; 
Mais que le plus grand mal soit au moings en naissant !

C'est faict, mon coeur, quitons la liberté

C'est faict, mon coeur, quitons la liberté. 
Dequoy meshuy serviroit la deffence, 
Que d'agrandir et la peine et l'offence ?
Plus ne suis fort, ainsi que j'ay esté. 

La raison fust un temps de mon costé, 
Or, revoltée, elle veut que je pense 
Qu'il faut servir, et prendre en recompence 
Qu'oncq d'un tel neud nul ne feust arresté.

S'il se faut rendre, alors il est saison, 
Quand on n'a plus devers soy la raison. 
Je voy qu'Amour, sans que je le deserve,

Sans aucun droict, se vient saisir de moy ; 
Et voy qu'encor il faut à ce grand Roy, 
Quand il a tort, que la raison luy serve.

Jà reluisoit la benoiste journee

Jà reluisoit la benoiste journee 
Que la nature au monde te devoit,
Quand des thresors qu'elle te reservoit 
Sa grande clef te feust abandonnee.

Tu prins la grace à toy seule ordonnee, 
Tu pillas tant de beautez qu'elle avoit, 
Tant qu'elle fiere, a lors qu'elle te veoit, 
En est par fois elle mesme estonnee.

Ta main de prendre en fin se contenta, 
Mais la nature encor te presenta,
Pour t'enrichir, ceste terre où nous sommes.

Tu n'en prins rien : mais, en toy tu t'en ris, 
Te sentant bien en avoir assez pris 
Pour estre ici royne du coeur des hommes.

J'ay tant vescu, chetif, en ma langueur

J'ay tant vescu, chetif, en ma langueur, 
Qu'or j'ay veu rompre, et suis encor en vie. 
Mon esperance avant mes yeulx ravie, 
Contre l'escueil de sa fiere rigueur.

Que m'a servy de tant d'ans la longueur ?
Elle n'est pas de ma peine assouvie : 
Elle s'en rit, et n'a point d'aultre envie 
Que de tenir mon mal en sa vigueur.

Doncques j'auray, mal'heureux en aymant, 
Tousjours un coeur, tousjours nouveau torment, 
Je me sens bien que j'en suis hors d'alaine,

Prest à laisser la vie soubs le faix : 
Qu'y feroit on, sinon ce que je fais ? 
Piqué du mal, je m'obstine en ma peine.

J'ay veu ses yeulx perçans, j'ay veu sa face claire

J'ay veu ses yeulx perçans, j'ay veu sa face claire ; 
Nul jamais, sans son dam, ne regarde les Dieux : 
Froit, sans coeur me laissa son oeil victorieux, 
Tout estourdy du coup de sa forte lumiere :

Comme un surpris de nuict aux champs, quand il esclaire, 
Estonné, se pallist si la fleche des cieulx, 
Sifflant, luy passe contre et luy serre les yeulx ; 
Il tremble, et veoit, transi, Jupiter en cholere.

Dy moy, Madame, au vray, dy moy, si tes yeulx verts 
Ne sont pas ceulx qu'on dict que l'Amour tient couverts ? 
Tu les avois, je croy, la fois que je t'ay veüe ;

Au moins il me souvient qu'il me feust lors advis 
Qu'Amour, tout à un coup, quand premier je te vis, 
Desbanda dessus moy et son arc et sa veüe.

Je tremblois devant elle, et attendois, transi

Je tremblois devant elle, et attendois, transi, 
Pour venger mon forfaict quelque juste sentence, 
A moi mesme consent du poids de mon offence, 
Lors qu'elle me dict : " Va, je te prens à merci.

Que mon loz desormais par tout soit esclarci :
Emploie là tes ans, et, sans plus, meshuy pence 
D'enrichir de mon nom par tes vers nostre France, 
Couvre de vers ta faulte, et paie moi ainsi. "

Sus donc, ma plume ! Il faut, pour jouir de ma peine, 
Courir par sa grandeur d'une plus large veine. 
Mais regarde à son oeil, qu'il ne nous abandonne.

Sans ses yeux, nos espritz se mourroient languissants :
Ilz nous donnent le coeur, ilz nous donnent le sens :
Pour se payer de moy, il faut qu'elle me donne.

Je voy bien, ma Dourdouigne, encor humble tu vas

Je voy bien, ma Dourdouigne, encor humble tu vas :
De te monstrer Gasconne, en France, tu as honte. 
Si du ruisseau de Sorgue on fait ores grand conte, 
Si a il bien esté quelquefois aussi bas.

Voys tu le petit Loir comme il haste le pas ? 
Comme desjà parmy les plus grands il se conte ? 
Comme il marche hautain d'une course plus prompte 
Tout à costé du Mince, et il ne s'en plaint pas ?

Un seul olivier d'Arne, enté au bord de Loire, 
Le faict courir plus brave et luy donne sa gloire. 
Laisse, laisse moy faire ; et un jour, ma Dourdouigne,

Si je devine bien, on te cognoistra mieux :
Et Garonne, et le Rhone, et ces autres grands Dieux,
En auront quelque enuie, et, possible, vergoigne.

J'estois prest d'encourir pour jamais quelque blasme

J'estois prest d'encourir pour jamais quelque blasme, 
De colere eschaufé, mon courage brusloit, 
Ma fole voix au gré de ma fureur branloit, 
Je despitois les Dieux, et encores Madame,

Lors qu'elle, de loing, jecte un brefuet dans ma flamme :
Je le sentis soudain comme il me rabilloit, 
Qu'aussi tost devant lui ma fureur s'en alloit, 
Qu'il me rendoit, vainqueur, a sa place mon ame.

Entre vous qui, de moy, ces merveilles oiés, 
Que me dites vous d'elle ? et je vous prie, voyez, 
S'ainsi comme je fais, adorer je la dois ?

Quels miracles en moi pensés vous qu'elle fasse 
De son oeil tout puissant, ou d'un rai de sa face, 
Puis qu'en moi firent tant les traces de ses doigtz ?

Lors que lasse est de me lasser ma peine

Lors que lasse est de me lasser ma peine, 
Amour, d'un bien mon mal refreschissant, 
Flate au coeur mort ma playe languissant, 
Nourrit mon mal, et luy faict prendre alaine. 

Lors je conçoy quelque esperance vaine ; 
Mais aussi tost ce dur tyran, s'il sent 
Que mon espoir se renforce en croissant, 
Pour l'estoufer, cent tourmans il m'ameine.

Encor tout frez : lors je me veois blasmant
D'avoir esté rebelle, à mon tourmant.
Vive le mal, ô Dieux, qui me dévore !

Vive à son gré mon tourmant rigoureux !
Ô bien heureux, et bien heureux encore,
Qui sans relasche est tousjours mal'heureux !

N'ayez plus, mes amis, n'ayez plus ceste envie

N'ayez plus, mes amis, n'ayez plus ceste envie 
Que je cesse d'aimer ; laissés moi, obstiné, 
Vivre et mourir ainsi, puisqu'il est ordonné :
Mon amour, c'est le fil auquel se tient ma vie.

Ainsi me dict la fee ; ainsi en Aeagrie, 
Elle feit Meleagre à l'amour destiné, 
Et alluma la souche à l'heure qu'il fust né, 
Et dict : " Toy et ce feu, tenez vous compagnie. "

Elle le dict ainsi, et la fin ordonnee 
Suyvit apres le fil de ceste destinee. 
La souche (ce dict on) au feu fut consommee.

Et des lors (grand miracle), en un mesme momant, 
On veid, tout à un coup, du miserable amant 
La vie et le tison s'en aller en fumee.

Ô coeur léger, ô courage mal seur

Ô coeur léger, ô courage mal seur, 
Penses tu plus que souffrir je te puisse ? 
Ô bonté creuze, ô couverte malice, 
Traitre beauté, venimeuse doulceur !

Tu estois donc tousjours seur de ta soeur ? 
Et moy, trop simple, il falloit que j'en fisse 
L'essay sur moy, et que tard j'entendisse
Ton parler double et tes chantz de chasseur ?

Despuis le jour que j'ay prins à t'aymer, 
J'eusse vaincu les vagues de la mer :
Qu'est ce meshuy que je pourrois attendre ?

Comment de toy pourrois j'estre content ? 
Qui apprendra ton coeur d'estre constant, 
Puis que le mien ne le luy peut apprendre ?

Ô l'ai je dict ? helas ! l'ai je songé ?

Ô l'ai je dict ? helas ! l'ai je songé ? 
Ou si, pour vrai, j'ai dict blaspheme telle ? 
Ça, faulce langue, il faut que l'honneur d'elle, 
De moi, par moi, desus moy, soit vangé.

Mon coeur chez toi, ô Madame, est logé :
Là donne lui quelque geine nouvelle, 
Fais luy souffrir quelque peine cruelle ; 
Fais, fais lui tout, fors lui donner congé.

Or seras tu (je le sçai) trop humaine, 
Et ne pourras longuement voir ma peine. 
Mais un tel faict, faut il qu'il se pardonne ?

A tout le moings, hault je me desdiray 
De mes sonnetz, et me desmentiray :
Pour ces deux faux, cinq cent vrais je t'en donne.

Ô vous, maudits sonnets, vous qui printes l'audace

Ô vous, mauditz sonnetz, vous qui prinstes l'audace
De toucher à Madame ! ô malings et pervers,
Des Muses le reproche, et honte de mes vers !
Si je vous feis jamais, s'il fault que je me face

Ce tort de confesser vous tenir de ma race, 
Lors, pour vous, les ruisseaux ne furent pas ouverts 
D'Apollon le doré, des Muses aux yeulx verts ; 
Mais vous receut naissants Tisiphone en leur place.

Si j'ay oncq quelque part à la posterité, 
Je veulx que l'un et l'aultre en soit desherité. 
Et si au feu vengeur dez or je ne vous donne,

C'est pour vous diffamer : vivez, chetifz, vivez ; 
Vivez aux yeulx de tous, de tout honneur privez ; 
Car c'est pour vous punir, qu'ores je vous pardonne.

Ô, entre tes beautez, que ta constance est belle

Ô, entre tes beautez, que ta constance est belle ! 
C'est ce coeur asseuré, ce courage constant, 
C'est, parmy tes vertus, ce que l'on prise tant :
Aussi qu'est il plus beau qu'une amitié fidelle ?

Or, ne charge donc rien de ta soeur infidele, 
De Vesere, ta soeur : elle va s'escartant, 
Tousjours flotant mal seure en son cours inconstant :
Voy tu comme, à leur gré, les vans se jouent d'elle ?

Et ne te repent point, pour droict de ton aisnage, 
D'avoir desjà choisi la constance en partaige. 
Mesme race porta l'amitié souveraine

Des bons jumeaux, desquelz l'un à l'autre despart 
Du ciel et de l'enfer la moitié de sa part, 
Et l'amour diffamé de la trop belle Heleine.

Or, dis je bien, mon esperance est morte

Or, dis je bien, mon esperance est morte. 
Or est ce faict de mon ayse et mon bien. 
Mon mal est clair : maintenant je veoy bien, 
J'ay espousé la douleur que je porte.

Tout me court sus, rien ne me reconforte, 
Tout m'abandonne, et d'elle je n'ay rien, 
Sinon tousjours quelque nouveau soustien, 
Qui rend ma peine et ma douleur plus forte.

Ce que j'attends, c'est un jour d'obtenir 
Quelques souspirs des gents de l'advenir : 
Quelqu'un dira dessus moy par pitié :

" Sa dame et luy nasquirent destinez, 
Également de mourir obstinez, 
L'un en rigueur, et l'aultre en amitié.

Pardon, Amour, Pardon : ô seigneur, je te voüe

Pardon, Amour, Pardon : ô seigneur, je te voüe 
Le reste de mes ans, ma voix et mes escris, 
Mes sanglots, mes souspirs, mes larmes et mes cris :
Rien, rien tenir d'aucun que de toy, je n'advoüe.

Helas ! comment de moy ma fortune se joue ! 
De toy, n'a pas long temps, Amour, je me suis ris :
J'ay failly, je le voy, je me rends, je suis pris ; 
J'ay trop gardé mon coeur ; or je le desadvoüe.

Si j'ay, pour le garder, retardé ta victoire, 
Ne l'en traite plus mal : plus grande en est ta gloire ; 
Et si du premier coup tu ne m'as abbattu,

Pense qu'un bon vainqueur, et n'ay pour estre grand, 
Son nouveau prisonnier, quand un coup il se rend, 
Il prise et l'ayme mieux, s'il a bien combatu.

Puis qu'ainsi sont mes dures destinees

Puis qu'ainsi sont mes dures destinees, 
J'en saouleray, si je puis, mon soucy, 
Si j'ay du mal, elle le veut aussi :
J'accompliray mes peines ordonnees.

Nymphes des bois, qui avez, estonnees, 
De mes douleurs, je croy, quelque mercy, 
Qu'en pensez-vous ? Puis-je durer ainsi, 
Si à mes maux tresves ne sont donnees ?

Or si quelqu'une à m'escouter s'encline, 
Oyés, et pour Dieu, ce qu'orez je devine :
Le jour est prez que mes forces jà vaines

Ne pourront plus fournir à mon tourment ; 
C'est mon espoir ; si je meurs en aimant, 
A donc, je croy, failliray je à mes peines.

Quand tes yeux conquerans estonné je regarde

Quand tes yeux conquerans estonné je regarde, 
J'y veoy dedans à clair tout mon espoir escript ; 
J'y veoy dedans Amour luy mesme qui me rit, 
Et m'y monstre, mignard, le bon heur qu'il me garde.

Mais, quand de te parler par fois je me hazarde 
C'est lors que mon espoir desseiché se tarit ; 
Et d'avouer jamais ton oeil, qui me nourrit, 
D'un seul mot de faveur, cruelle, tu n'as garde.

Si tes yeux sont pour moy, or voy ce que je dis :
Ce sont ceux là, sans plus, à qui je me rendis. 
Mon Dieu, quelle querelle en toi mesme se dresse,

Si ta bouche et tes yeux se veulent desmentir ? 
Mieux vaut, mon doux tourment, mieux vaut les despartir, 
Et que je prenne au mot de tes yeux la promesse.

Quand viendra ce jour là, que ton nom au vray passe

Quand viendra ce jour là, que ton nom au vray passe 
Par France dans mes vers ? combien et quantes fois 
S'en empresse mon coeur, s'en demangent mes doits ? 
Souvent dans mes escris de soy mesme il prend place.

Maulgré moy je t'escris, maulgré moy je t'efface. 
Quand Astree viendroit, et la foy, et le droit, 
Alors, joyeux, ton nom au monde se rendroit. 
Ores, c'est à ce temps, que cacher il te face,

C'est à ce tempts maling une grande vergoigne. 
Donc, Madame, tandis, tu seras ma Dourdouigne. 
Toutesfois laisse moy, laisse moy ton nom mettre ;

Ayez pitié du temps : si au jour je te metz, 
Si le temps te cognoist, lors je te le prometz, 
Lors il sera doré, s'il le doit jamais estre.

Quant à chanter ton los par fois je m'adventure

Quant à chanter ton los par fois je m'adventure, 
Sans ozer ton grand nom dans mes vers exprimer, 
Sondant le moins profond de ceste large mer, 
Je tremble de m'y perdre, et aux rives m'assure ;

Je crains, en loüant mal, que je te face injure. 
Mais le peuple, estonné d'ouir tant t'estimer, 
Ardant de te cognoistre, essaie à te nommer, 
Et, cerchant ton sainct nom ainsi à l'adventure,

Esblouï, n'attaint pas à veoir chose si claire ; 
Et ne te trouve point, ce grossier populaire, 
Qui n'ayant qu'un moyen, ne veoit pas celuy là :

C'est que s'il peut trier, la comparaison faicte, 
Des parfaictes du monde, une la plus parfaicte, 
Lors, s'il a voix, qu'il crie hardiment : " La voylà ! "

Quoy ? qu'est ce ? ô vans, ô nuës, ô l'orage !

Quoy ? qu'est ce ? ô vans, ô nuës, ô l'orage !
A point nommé, quand moy d'elle aprochant, 
Les bois, les monts, les baisses vois tranchant,
Sur moy, d'aguest, vous passez vostre rage.

Ores mon coeur s'embrase d'avantage. 
Allez, allez faire peur au marchant 
Qui dans la mer les thresors va cherchant :
Ce n'est ainsi qu'on m'abbat le courage.

Quand j'oy les ventz, leur tempeste et leurs cris, 
De leur malice, en mon coeur, je me ris :
Me pensent ils pour cela faire rendre ?

Face le ciel du pire, et l'air aussi :
Je veus, je veus, et le declaire ainsi, 
S'il faut mourir, mourir comme Leandre.

Si contre Amour je n'ay autre deffence

Si contre Amour je n'ay autre deffence,
Je m'en plaindray, mes vers le maudiront, 
Et apres moy les roches rediront
Le tort qu'il faict à ma dure constance.

Puis que de luy j'endure cette offence,
Au moings tout haut, mes rithmes le diront, 
Et nos neveus, a lors qu'ilz me liront,
En l'outrageant, m'en feront la vengeance.

Ayant perdu tout l'aise que j'avois, 
Ce sera peu que de perdre ma voix. 
S'on sçait l'aigreur de mon triste soucy,

Et fut celuy qui m'a faict ceste playe, 
Il en aura, pour si dur coeur qu'il aye, 
Quelque pitié, mais non pas de mercy.

Si ma raison en moy s'est peu remettre

Si ma raison en moy s'est peu remettre, 
Si recouvrer asthure je me puis, 
Si j'ay du sens, si plus homme je suis, 
Je t'en mercie, ô bien heureuse lettre.

Qui m'eust (hélas), qui m'eust sceu recognoistre, 
Lors qu'enragé, vaincu de mes ennuys, 
En blasphemant, Madame je poursuis ? 
De loing, honteux, je te vis lors paroistre,

Ô sainct papier ; alors je me revins, 
Et devers toy devotement je vins :
Je te donrois un autel pour ce fait,

Qu'on vist les traictz de ceste main divine ; 
Mais de les veoir aucun homme n'est digne, 
Ny moi aussi, s'elle ne m'en eust faict.

Toy qui oys mes souspirs, ne me sois rigoureux

Toy qui oys mes souspirs, ne me sois rigoureux,
Si mes larmes à part, toutes mienes, je verse,
Si mon amour ne suit en sa douleur diverse
Du Florentin transi les regretz langoureux,

Ny de Catulle aussi, le foulastre amoureux,
Qui le coeur de sa dame en chastouillant luy perce, 
Ny le sçavant amour du mi-gregois Properce :
Ils n'ayment pas pour moy, je n'ayme pas pour eulx.

Qui pourra sur aultruy ses douleurs limiter, 
Celuy pourra d'aultruy les plainctes imiter : 
Chascun sent son tourment, et sçait ce qu'il endure.

Chascun parla d'amour ainsi qu'il l'entendit. 
Je dis ce que mon coeur, ce que mon mal me dict. 
Que celuy ayme peu, qui ayme à la mesure !

Vous qui aimez encore ne sçavez

Vous qui aimez encore ne sçavez, 
Ores, m'oyant parler de mon Leandre, 
Ou jamais non, vous y debvez aprendre, 
Si rien de bon dans le coeur vous avez.

Il oza bien, branlant ses bras lavez, 
Armé d'amour, contre l'eau se deffendre 
Qui pour tribut la fille voulut prendre, 
Ayant le frere et le mouton sauvez.

Un soir, vaincu par les flos rigoureux, 
Voyant desjà, ce vaillant amoureux, 
Que l'eau maistresse à son plaisir le tourne,

Parlant aux flos, leur jecta cette voix :
" Pardonnez moy, maintenant que j'y veois, 
Et gardez moy la mort, quand je retourne. "

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